Alexis de Tocqueville n'a jamais été autant d'actualité. L'auteur de De la démocratie en Amérique comprendrait-il la démocratie américaine mais aussi la démocratie française ? Réfléchir et agir peuvent résumer l'homme, aristocrate de naissance mais certain de la fin d'un monde - le sien - et de la victoire prochaine de la démocratie. Françoise Mélonio, grande spécialiste de Tocqueville, nous offre la biographie d'un homme mais aussi d'une époque pendant laquelle Tocqueville nait sous l'Empire, fera ses études sous la Restauration, partira aux USA sous Louis-Philippe, participera à la rédaction de la Constitution française de 1848, sera brièvement ministre des Affaires étrangères sous Louis-Napoléon Bonaparte et mourra sous le Second Empire.
Son voyage en Amérique est d'abord une mission sur le système pénitentiaire dont il reviendra, certes, avec un rapport sur le sujet, mais surtout avec les notes qui vont devenir son texte majeur De la démocratie en Amérique. Car Tocqueville a compris que la démocratie est l'avenir du monde et que le système aristocratique est dernière lui.
De retour en France, en 1832, il se sent de moins en moins légitimiste, l'Amérique lui a ouvert sur les yeux sur de nombreux points. Il s'étonne, aux États-Unis, de constater que des classes moyennes peuvent diriger de grande villes et que toutes les classes ou presque peuvent se côtoyer et travailler ensemble à la construction de leur cité. Là encore, il confronte son héritage familiale et ses propres certitudes - en France, seule les aristocrates peuvent diriger le pays - et les remet en question. Une fois élu de Normandie, il agira pour que tout le monde vote. Il est par ailleurs consterné par l'esclavage et constate froidement que dans les états abolitionnistes, le dynamisme est puissant, l'activité économique et l'initiative fortes, à l'inverse, dans les états esclavagistes, le travail est une honte pour les blancs et l'activité stagne. Enfin, même s'il admire "l'énergie satanique" du capitalisme à Manchester, ses conséquences sociales l'effraient, la misère et la pauvreté sont partout, l'espérance de vie est réduite, les enfants sans éducation et souvent abandonnés.
Publiée en janvier 1835, De la démocratie en Amérique est écrit par un jeune homme d'à peine trente ans. Il va alors se lancer en politique, en publiant un livre - comme quoi, certaines traditions politique française viennent de loin - et surtout tenter de faire voter et appliquer les principes démocratiques, augmenter le nombres d'électeurs afin que le peuple participe au pouvoir. Cependant, Tocqueville est d'une santé fragile, n'a pas le charisme de Lafayette ou l'éloquence de Lamartine dans une assemblée. Des assemblées, des banquets ou des "tournées gastronomico-électorales" qu'il aimerait fuir, mais lorsque l'on est élu d'un département rural il ne peut faire autrement que de "tâter le cul des vaches" (autre tradition politique française).
Tocqueville pense juste et avec un siècle d'avance sur tout le monde. Par ailleurs, Tocqueville conçoit son écriture d'abord comme un travail collectif, un travail d'équipe : il consulte en France, en Angleterre ou aux USA, échange beaucoup avec ses amis - Beaumont ou Ampère - il teste ses idées avant de les coucher sur le papier. Hésitation, doute, manque de confiance ou lucidité sur l'importance de chaque mot ? ce n'est pas un hasard si 190ans après sa publication, son œuvre maitresse est toujours lue aux USA, en France et partout dans le monde.
Je suppose, cependant, que le vote secret a offert et offrira une garantie importante contre la tyrannie de la majorité, que je considère comme le plus grand malheur et le danger le plus terrible que puisse encourir un gouvernement purement démocratique. A. de T.
Écrire sur la démocratie et y participer sont deux choses différentes car appliquer une méthode - presque américaine - pour se faire élire (avec directeur de campagne et une équipe), et comprendre comment fonctionne la relation entre les électeurs censitaires (il faut payer pour voter) est compliqué pour un novice comme Tocqueville. Il perdra mais apprendra vite, sera élu député de la Manche en 1839 et fera tout pour que le Cotentin ait son chemin de fer. Ce qui finira par arriver. À l'Assemblée nationale, il crée un mouvement politique en 1847 "la Jeune Gauche" à la fois libérale et sociale : il essaie de mettre en pratique ses idées. Il se lance dans la presse avec "Le Commerce" pour exprimer et partager ses opinions. Il essayera aussi d'initier une réflexion sur les mères seules et les enfants abandonnés. Il tente de convaincre que la démocratie est le régime politique de l'avenir, et qu'un parlement avec deux chambres et le suffrage universel sont l'avenir de la France. Et la Deuxième République accorde, en 1848, le droit de vote à tous les hommes et le 11 décembre 1848, Louis-Napoléon Bonaparte est élu Président avec 5,5 millions de voix.
Tocqueville est la biographie d'un homme qui a pensé et annoncé le monde à venir pendant toute sa vie. Un homme pour qui la liberté de voter, d'agir, de commercer, la liberté de la presse, la liberté de penser sont fondamentales. C'est le monde d'aujourd'hui mais jusqu'à quand ?
Tocqueville
Françoise Ménolio
Gallimard
Biographie NRF
615p. 27€.
Septembre 2025
