Essais

Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire

Les Lumières sombres est un livre puissant, glaçant par moment, mais surtout limpide sur la construction de la pensée néoréactionnaire et son influence jusqu’à la Maison Blanche et au Number One Observatory Circle (la résidence du Vice Président des États-Unis). Ses architectes ont des profiles d’ingénieur, de philosophe et d’entrepreneur, tous diplômés de grandes écoles et d’universités prestigieuses. Ces hommes arrivent à la même conclusion : la société actuelle est corrompue, il faut en construire une autre : faire un reset.

Dans le premier titre de la Bibliothèque de Géopolitique, Arnaud Miranda propose un éclairage sur la naissance de la néoréaction, son développement, son arrivée au pouvoir et son extension au monde entier par des personnalités complètements inconnues il y a encore quelques années mais qui aujourd’hui ont leurs entrées à la Maison Blanche.
La pensée néoréactionnaire s’appuie sur les élites de la Tech, une partie de Wall Street et, contrairement à l’altright de Steve Bannon, ne veut pas s’appuyer sur la démocratie libérale pour changer le monde, mais la remplacer par un autre système politique, plus autoritaire, réactionnaire. En effet, contrairement au libéralisme et au conservatisme qui veulent s’appuyer sur la démocratie, la néoréaction veut la remplacer par un système qui pourrait s’apparenterait à une monarchie. Qu'en aurait pensé Alexis de Tocqueville car ici, il est question d'une régression du système politique qu'il a admirablement décrit.

La liberté et le capitalisme ne sont plus compatibles Peter Thiel, 2009.

Dieu, le dollar, l’homme au pouvoir, la surveillance généralisée, la contrainte politique, professionnelle, sociale sont ses piliers. La néoréaction c’est l’élitisme radicale, des partisans de l’ordre, une haine de la démocratie. Elle s’est développée au début des années 2010 sur internet où des bloggers faisaient la synthèse des libéraux, des réactionnaires, des conservateurs et des technofuturistes.
Si elle est peu visible en 2016 - c'est-à-dire au moment de la première élection de Donald Trump à la Maison Blanche - elle a néanmoins constituée une base idéologique solide, parfaitement diffusée sur le Net. Ses idéologues désormais reconnus sont Curtis Yarvin ou Michael Blombard : leur idéologie est le premier carburant de la fusée à qui il manquait un moteur : avec Trump, ils l’ont trouvé. Parmi ses pères, Curtis Yarvin qui promeut une destruction de la démocratie - un reset complet des devoirs politiques pour confier la Sovereign Corporation (« la Sovcorp ») à un PDG. Éliminer la presse (1), supprimer les universités (2), retirer l’influence des USA sur l’Europe (3) pour l’affaiblir (4) et en faire un labo de la néoréaction. Après Curtis Yarvin (l’idéologue), Nick Land (le philosophe) qui explique qu’il faut détruire l’espoir, l’égalité et la démocratie. Ensuite, Peter Thiel (l’entrepreneur) qui est favorable à une tabula rasa, afin de faire émerger l’individu, débarrassé ainsi des cultures historiques du passé et de la nouvelle multiculture. Ou encore de rompre avec le capitalisme horizontal actuel - la mondialisation n’étant qu’une reproduction dans chaque pays du capitalisme à un capitalisme vertical porté par la technologie afin de sortir la société de sa « léthargie » et la hisser vers le haut. Enfin, améliorer la reproduction des élites et des classes supérieures - de ce point de vue Singapour est un «gâchis» -, fuir la domestication de l’homme par la civilisation actuelle et se concentrer sur la naissance d’une nouvelle élite.

Ce livre est une formidable grille de lecture du monde actuel pour comprendre les actions du président des États-Unis dans la guerre en Ukraine, son soutien à Israël, ses attaques contre la presse et les universités, l’Union Européenne, les organisations internationales (5). Arnaud Miranda, docteur en théorie politique, a la sagesse de ne pas interpréter l’actualité pour deviner l’avenir grâce à son analyse. Si l’on essaye.... JD Vance est-il le futur prédicateur, le futur roi qu’adouberaient Pieter Thiel et les néoréactionnaires ? Et - sans même parler du monde entier, quid du peuple américain ? - de son amour indéfectible pour la liberté, toutes les libertés qu’il défend chaque jour dans la rue à coup de banderoles et de pancartes, céderait-il aux avancées puissantes de la néoréaction ? le peuple américain irait-il jusqu’à sacrifier ses libertés sur l’autel de la néoréaction ? Prier Dieu et le Dollar oui. Mais un Roi ? Rien n’est moins sûr…

Notes
1/ en liquidant une grande partie du personnel du Washington Post en février 2026 ;
2/ en expliquant qu’elles ne servent à rien et ne fournissent pas les compétences pour le quotidien et attaque contre Harvard ;
3/ discours de J.D. Vance à Munich en 2025 ;
4/ dossiers Eptsein ;
5/ les USA se sont retirés de 66 organisations internationales en janvier 2026.

Les Lumières sombres
Comprendre la pensée néoréactionnaire
Arnaud Miranda
Gallimard / Le Grand Continent
Bibliothèque de Géopolitique
160p. 18€
Janvier 2026

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